S’il est un grand historien des vaincus, des obscurs,
des vies minuscules et de l’histoire par le bas, un historien qui
pour autant ne voulut jamais « construire un panthéon des
victimes [mais] juste compliquer le jeu », c’est bien Carlo
Ginzburg, professeur aux universités de Bologne puis de Californie
(UCLA). Né en 1939 à Turin, puisant d’abord ses intuitions
décisives chez Antonio Gramsci et Walter Benjamin — d’où
il tirera sa propre démarche perspectiviste —, il s’intéresse
très tôt aux situations de procès et aux problèmes
qu’elles posent au travail historique : tribunaux de l’Inquisition
dans Le Sabbat des sorcières ou procès des années
de plomb italiennes dans Le Juge et l’historien, où
il commente notamment l’Affaire Sofri. Qu’il retrace l’itinéraire
sans traces d’un meunier du Frioul au 16e siècle (Le
Fromage et les vers), réinterroge le contexte dans lequel
s’est déployé un maître du Quattrocento (Enquête
sur Piero della Francesca) ou analyse la place de l’aventure
insulaire dans l’imaginaire littéraire britannique (Nulle
île n’est une île), Ginzburg allie la microhistoire
critique et l’archéologie culturelle pour mieux désenclaver
la démarche historique — montrer qu’elle oscille sans
cesse entre fiction et idéologie, sans jamais se confondre avec
elles. Crédits photos : L'Affaire Sofri.
Rencontre précédée de la projection du film de Jean-Louis
Comolli, L’Affaire Sofri (France, 2001, 65’). d’après
l’ouvrage Le Juge et l’historien de Carlo Ginzburg.
1991 par François
Cusset
Là où Marcel Duchamp trouvait à La Joconde
l’air aguicheur de celle qui a « chaud au cul » (rebaptisant
en 1919 L.H.O.O.Q. le chef-d’œuvre de Léonard
de Vinci), et où André Breton et ses amis pouvaient insulter
vertement le cadavre non encore inhumé de l’académicien
Anatole France, l’Américain William Wegman se contente, un
demi-siècle plus tard, d’appeler son chien Man Ray —
comme le nom d’un club à la mode ou d’un produit de
beauté. Et là où Artaud montait jadis le théâtre
de Roger Vitrac en lui imposant les transes du rituel balinais, Bob Wilson
en cette fin de siècle s’arrange juste pour faire danser
quelques personnages bariolés sur les bords d’un vaste chapeau
Panama — flirtant avec le clip autant qu’avec la nouvelle
correction politique. Aurait-on troqué, ici et là, l’injure
pour le respect poli, l’écart pour l’inclusion, la
grande lutte pour le petit dénominateur commun ? C’est cette
hypothèse, celle d’une obsolescence historique de la subversion,
qu’accréditent a contrario en 1991, au hasard des galeries
du Centre, l’évocation de Breton et de son crédo de
la « Beauté convulsive » (parodié jadis justement
par Man Ray) mais aussi la grande rétrospective Max Ernst ou les
mauvaises humeurs diverses, soudain aussi anachroniques les unes que les
autres, de Witold Gombrowicz, de Jean Vilar ou du dernier Picasso. Peut-on
encore s’emporter, en 1991, pour la seule joie d’une rage,
s’opposer frontalement sans égrainer aussitôt les circonstances
atténuantes de ce qu’on attaque, ou prendre le risque de
la solitude en s’abandonnant au plaisir de tout moquer, de tout
refuser, de tout dénier — plaisir forcément excessif,
plaisir politique à force d’être en excès ?
Non bien sûr, ça ne se fait plus, et c’est même
le seul « non » que semble oser proférer une année
qu’inaugurent, dès l’hiver, l’expiration de l’ultimatum
de l’ONU à Saddam Hussein et le lancement de l’opération
militaire « Tempête du désert ». Car entre ceux
qui trouvent des airs hitlériens à la moustache du Raïs
et ceux qui dévalisent leur épicerie de peur qu’un
missile Scud irakien ne dévie jusqu’en nos paisibles contrées,
l’opposition à cette guerre-là et la critique de cette
Amérique-là ne sont pas aussi majoritaires qu’elles
le seront en 2003, si elles ne sont pas même intenables en cette
grande année du Retour de la Guerre. Tandis que les Slovènes
exigent de Belgrade leur indépendance et que les islamistes algériens
rencontrent un succès foudroyant, menant en 1992 au double déclenchement
de la guerre civile en Algérie et des conflits sans fin de l’ex-Yougoslavie,
la guerre en France mobilise peu à peu les imaginaires; elle militarise
les esprits, soumet les réfractaires. On en oublierait presque
qu’elle fut aussi, à des époques pas si lointaines
— que le Centre invite opportunément à redécouvrir
—, la seule attitude cohérente face à l’ordre
existant et aux normes dominantes. Il y a peu encore, l’art menait
ses guerres : va-t-il désormais se mettre lui aussi au service
de la Guerre Officielle ? Tous les textes
de François Cusset -->
l--> |