« Faire de l’art, c’est truquer le réel
». À travers des installations qui combinent photographies,
dessins, broderies, couture, animaux empaillés, poupées,
peluches, objets divers, Annette Messager construit depuis les années
1970 une autobiographie fictive dont, telle une petite fille capricieuse
et jalouse, elle s’approprie les éléments qui deviennent
ses jouets : « Mes trophées », « Mes petites
effigies », « Mes pensionnaires », « Mes jalousies
», « Ma collection de proverbes », « Ma vie pratique ».
Annette Messager met en scène le devenir-inquiétant des
objets familiers et des jeux d’enfant. En 1988 elle réalise
une série d’œuvres entre la photographie et la sculpture,
intitulée « Mes vœux ». Chacune est un assemblage
spatial de photographies en noir et blanc, de petit format, qui représentent
des fragments d’anatomie humaine. Un genou, un orteil, un sein,
une bouche... Des morceaux d’hommes et de femmes mélangés,
découpés dans des cadres noirs et pendus au bout de minces
ficelles. Devant Mes vœux, on a l’impression de regarder
son propre corps fragmenté dans une étrange autobiographie
de tout le monde. Crédits photos : Annette Messager, Mes voeux,
1988.
1988 par François
Cusset
Tout relire au prisme des « fifties ». Les années cinquante
avec leur ordre prospère et leurs lignes de fuite, « entre
béton et rock » comme l’affirme l’exposition
du Centre, pour faire sens de ce monde sans histoire, recentré
et largement privatisé, que semble être la France de 1988.
Telle est l’intuition qui préside à cette riche convergence
« fifties » : qu’entre les tragiques années 1940
et les « crazy sixties » de la contestation, c’est bien
plutôt de cette décennie discrète, qui chantait surtout
croissance et modernisation, que la France des années 1980 paraît
vouloir renouer le fil, en mettre au goût du jour les bonheurs matériels
et les promesses technocratiques. Du coup, tout au Centre paraît
renvoyer soudain à ces années lointaines : si l’architecte
Jean Nouvel joue à mettre en scène l’affiche très
rétro du festival « Cinéma français des années
1950 », à grand renfort d’archéo-design et d’objets
d’époque (machine à écrire ou meuble-télé
en faux acajou), on peut aussi, en 1988, survoler « Trente ans de
design français » réunis là par Philippe Starck,
redécouvrir les propositions musicales et plastiques radicales
des « fifties » hexagonales ou encore célébrer
« Le dernier Picasso » (1953-1973), dont la grande Pisseuse
rejoint cette année-là les collections du Musée national
d’art moderne — assise les pieds en canard à se gratter
distraitement un téton. Quelles que soient les œuvres auxquelles
s’affronte le Centre en 1988, celle de Jean Tinguely ou celle de
Franck Stella, on pressent qu’elles puisent leur énergie
dans cette décade faussement atone, radicalement pionnière.
Que faisait alors Cy Twombly ? Il passait par le havre boisé du
Black Mountain College, y côtoyant John Cage ou Robert Motherwell,
y pratiquant cette synesthésie des avant-gardes qui permit aux
poètes beat de se saisir des arts plastiques et aux pionniers du
« cut up » d’apprendre à tendre l’oreille.
Et que fabriquait alors l’architecte finlandais Alvar Aalto ? Entre
l’Asie et l’Amérique, il s’accordait une pause
à Helsinki, y installant une fabuleuse Maison de la culture ergonomique
et multiface. Quant à Pierre Guyotat, auquel la BPI consacre en
1988 plusieurs événements, il n’était qu’adolescent
au cœur des « fifties », mais il écrivit alors
son premier texte publié, Sur un cheval, et s’apprêtait
à être appelé en Algérie — où
il serait inculpé dès 1960 pour insoumission. Trente ans
plus tard, la France consensuelle de la seconde élection de Mitterrand
et du premier gouvernement « d’ouverture » (Michel Rocard
premier ministre), cette France télégénique que les
commentateurs appellent « post-idéologique », quand
ils ne parlent pas même de « République du Centre »
(à rebours d’une histoire politique française conflictuelle
et polarisée), se prépare elle aussi à tourner la
page, pour aborder une décennie d’accélération
de l’histoire et d’insoumissions nouvelles. Au parallèle
« fifties-eighties » va succéder l’osmose «
sixties-nineties » — mêmes combats. Tous les
textes de François Cusset -->
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