Les œuvres de Daniel Buren se reconnaissent à
leur alternance systématique de bandes blanches et de couleur d’une
largeur de 8,7 cm. Ces rayures, qui proviennent de tissus en lin que Buren
a trouvés au marché Saint-Pierre à Paris en 1965,
renvoient en réalité à des préoccupations
de peintre. Au début des années 1960, Daniel Buren réalisait
de grandes toiles dont certaines parties étaient préalablement
recouvertes de papier adhésif. Ce cache, une fois enlevé,
révélait le support sur lequel le reste du tableau avait
été peint. Le même principe vaut pour les œuvres
en trois dimensions. Les sculptures de Buren dans l’espace public
sont des travaux in situ. Réalisées spécifiquement
pour le lieu destiné à les accueillir, elles en révèlent
des propriétés cachées. C’est le cas des Deux
Plateaux, commande de l’État français pour la
cour d’honneur du Palais-Royal à Paris, qui a provoqué
de houleuses polémiques au moment de sa réalisation l’année
même, 1986, où Daniel Buren obtint le Lion d’Or à
la Biennale de Venise. Crédits photos : à gauche, Daniel
Buren, Guggenheim Museum, 2005 ; à droite, photo-souvenir : Les
Deux Plateaux, travail in situ, cour d'honneur du Palais-Royal, 1986.
1986 par François
Cusset
Vienne-1900, Paris-1986. Curieux reflet que celui d’un lieu au présent
dans le miroir d’une exposition consacrée à un monde
et une époque passés, distants sans lui être étrangers,
incomparables tout en annonçant peut-être les mêmes
désastres ? Entre la France schizophrène des années
1980, soumise et volubile, exsangue et enjouée à la fois,
et l’exposition si commentée « Vienne, naissance d’un
siècle (1880-1938) », le reflet n’est pas direct, impossible
répétition de l’Histoire; la vérité
sourd plutôt d’une lumière de biais, d’un même
écart, de référents opposés mais de paniques
communes : le retour d’un certain refoulé sexuel, la dissolution
narcissique des repères, le désenchantement politique, la
ville-monde en pleine transition historique. Du Ballet triadique
recomposé pour l’occasion au Café viennois bondé
du Centre, on déambule ainsi dans un monde reconstitué,
pareillement extralucide et suranné, critique et mélancolique.
Quand on ne croise pas, de colloque en exposition, quelques grands spécimens
du pessimisme actif de la modernité, phares obscurs jetant leur
rais de pénombre sur l’entre-deux-mondes viennois —
Musil, Kafka, Webern, Mahler, Schoenberg, Freud, Kokoschka ou Egon Schiele.
On dira que la France de Bernard Tapie et de Jean-Jacques Goldmann, de
la première cohabitation et du plateau télé, ne fait
pas vraiment le poids, qu’elle ne mérite pas ce glorieux
parallèle, malgré sa jeunesse créative et ses étudiants
assassinés par la police (Malik Oussékine, lors des manifestations
contre le projet de loi Devaquet). Ou qu’elle n’est, au mieux,
que l’autre extrémité d’un même spectre,
la conclusion lamentable d’une séquence historique commencée
dans les derniers feux des Habsbourg — commencée peut-être
justement par cette prophétie-là, quand quelques esprits
libres pressentirent les impasses terminales de la modernité. On
le dira, et on n’aura pas tort. Mais c’est aussi aux différences
de souffle entre époques qu’on doit la justesse de cet éclairage
biaisé. Car en deux temps incommensurables, peut s’imposer
avec une acuité semblable, même exprimée par des humeurs
inverses, la certitude du pire. De ce point de vue, sismographique en
quelque sorte, la France de Mitterrand rejoint ce « laboratoire
de l’Apocalypse joueuse » qu’était, selon le
mot de Karl Kraus, la Vienne de la Belle époque. Car derrière
les paillettes de cette année française sans présent,
épuisée dans la promotion d’elle-même, derrière
l’enthousiasme néophile, pour le Minitel ou l’ecstasy,
la télé privée ou l’antiracisme, l’effet-Vienne
révèle aussi au cœur du champ culturel hexagonal la
tristesse des désabusements, la gesticulation du désespoir,
la joie noire des champs de ruine. L’accident de moto de Coluche
n’est pas le suicide de Schiele, et les dérapages de Le Pen
n’annoncent aucun Anschluss, mais un fil relie les deux époques
par-dessus le court 20e siècle — quelque chose comme une
même prescience de l’absence de lendemain. Tous les
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