Né en 1949, pionnier du gonflable et des décors
de boîtes de nuit (deux d’entre eux le font découvrir
à la fin des années 1970), Philippe Starck gagne ses lettres
de noblesse en réaménageant les appartements privés
de François Mitterrand et en dessinant à New York des intérieurs
de palaces d’un genre nouveau. Au-delà du design, de l’architecture
et du stylisme, qu’il a fait converger autant que diverger, cet
amoureux du paradoxe, qui enseigne aujourd’hui à la Domus
Academy de Milan et à l’École nationale supérieure
des arts décoratifs, a surtout, comme aucun autre, laissé
partout sa trace, ironique et virtuose à la fois. Au fil d’un
inventaire que n’aurait osé imaginer Prévert : meubles,
voiliers, pâtes, « non-chaises », bouteilles, balayettes,
brosses à dents, sacs, abribus, ordinateurs, lunettes, poignées
de portes. Crédits photos : Philippe Starck Le Café Costes
1984 par François
Cusset
Qu’appelle-t-on contemporain ? Sésame d’un
lieu aux portes grandes ouvertes, c’est bien ce mot que partout
– comme le poète le fit jadis du nom de liberté –
le Centre écrit, travaille, fouille et retourne : pour qu’il
cesse d’être évident, qu’il devienne même
l’unique problème, et qu’enfin on ne le confonde plus
avec tous ses faux frères (le présent, l’immédiat,
l’actuel). Le contemporain, c’est peut-être la justesse
d’un écart au coeur même du présent, incartade
ou embardée qui autoriseraient par exemple à demander, de
Pierre Bonnard ou Christian Boltanski, de Marc Chagall ou Willem de Kooning
(tous exposés en 1984, aussi éloigné que soit leur
vocabulaire), lequel de son temps fut le plus contemporain. À moins
que le contemporain ne soit une manière de spectre du présent,
un supplément de fantômes dans les vapeurs d’un aujourd’hui
trop lisse, auquel cas rien n’en témoignerait mieux que les
murs et les rues qui nous survivent – ainsi que le rappellent, en
1984, « Images et imaginaires d’architecture » ou ces
dômes pragois et ces lots grillagés dans le dédale
desquels on croise « Le siècle de Kafka ». Le contemporain,
c’est aussi le contretemps, la contre-histoire, dont furent deux
maîtres incontestés deux créateurs aussi dissemblables
que Pasolini et George Orwell. C’est encore le réagencement
de séquences historiques antagoniques, ainsi que s’y essaie
l’Ircam en faisant jouer à l’Ensemble intercontemporain
des oeuvres de Frank Zappa. Et c’est l’art de « favoriser
l’imprévisible », selon la mission qu’attribuera
au Musée national d’art moderne son directeur Bernard Ceysson.
Contemporain se dit enfin du résidu inassimilable, irréductible
à la succession des temps, comme le rappelle crûment l’exposition
du Centre sur les « déchets », cet « art d’accomoder
les restes ». Rien n’est plus contemporain, en fin de compte,
que ce dont le présent emporta toute trace : à côté
de Martine Franck et de ses portraits de « Vingt contemporains »,
on est saisi cette année-là par les vues de ghettos juifs
est-européens avant-guerre prises alors par Roman Vishniac, «
un monde disparu » dont la rémanence par-delà le néant
donne l’impression d’être le contemporain d’un
présent englouti. En cette année où l’on manifeste
pour l’école privée et le droit d’écouter
NRJ, où l’on clame « vive la crise ! » et adoube
en héros Bernard Tapie ou Paul-Loup Sulitzer, cette année
où l’on nomme le virus du sida et où fleurissent sur
le Minitel les premières « messageries roses », le
passé pourtant semble plus contemporain que tous les gages d’avenir
: même affublés de l’épithète «
nouveaux », les pauvres nous rappellent à leur bon souvenir,
pendant que les ouvriers de la sidérurgie lorraine affrontent les
CRS, et qu’un collectif d’historiens publie le premier volume
des Lieux de mémoire. Car l’année de l’eldorado
californien (Jeux Olympiques obligent) et du lancement de Canal+ se consumera
plus vite que ses trois grands disparus : Michel Foucault, Henri Michaux,
François Truffaut. Tous les
textes de François Cusset -->
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