Né en 1964, Philippe Mangeot a été
membre d’Act Up Paris avant d’en être le président
(1997-1999). Normalien et professeur de lettres, co-fondateur en 1997
de la revue « Vacarme », il a écrit sur Michel Foucault,
contre le fichage des séropositifs ou encore pour dissiper les
contre-sens de la propagande « anti-communautariste ». Partisan
d’un activisme pensant, engagé dans des luttes d’autant
plus résolues qu’elles seront spécifiques, il n’a
de cesse de rappeler, par l’écriture ou le militantisme,
que toute identité n’est pas la prison qu’en font les
idéologues dominants, mais une simple posture tactique, un effet
de situation, une passerelle entre les mondes, précaire et malaisée.
Crédits photos : Pierre et Gilles Christian et Vincent,
1983, Acquisition 1983
1983 par François
Cusset
D’où vient que l’exposition consacrée en ce
début d’année à l’artiste surréaliste
Jean Arp (après Magritte, Dalí, Tanguy et Man Ray) paraisse
nommer si parfaitement l’époque présente, capter comme
en passant la vérité d’une seule année: «
le temps des papiers déchirés » ? Ce « papier
» qu’explore au même moment la revue « Traverses
», après un dossier sur « la peur » et avant
un numéro sur « l’obscène ». Car en 1983,
on met en vente les premiers compact-discs, on diffuse les premiers vidéo-clips,
on marche aussi des Minguettes à Paris pour faire savoir que même
sans papiers on a droit au respect, on crée un Collège international
de philosophie pour que vivent des corpus contraires à l’air
du temps, on voit les intellectuels interpellés pour leur «
silence» par le porte-parole du gouvernement, et celui-ci enterrer
en mars ses promesses de « relance » en négociant soudain
le « tournant de la rigueur ». Et on s’étonne
des ovations que suscitent les fusées Pershing américaines
installées outre-Rhin et même les milices « contras
» du Nicaragua armées par la CIA. En 1983, le papier déchiré
n’est pas seulement lacération cathartique ou ruse d’espion
(pour glisser un oeil à travers l’entaille), mais ce parchemin
jauni qu’on recolle maladroitement, et qui fait ressurgir soudain
des spectres familiers : aux municipales de Dreux, le Front National fait
une percée historique, tandis qu’est extradé de Bolivie
Klaus Barbie pour être jugé à Lyon. Le Centre, lui,
longe non sans périls la fine déchirure qui sépare
le papier de ce qui lui échappe, sinon de ce qui le froisse, ou
le brûle : rétrospective Balthus en « peintre dont
on ne sait rien », surfaces sensibles de Robert Mapplethorpe, aciers
rouillés de Richard Serra, essais musironiques de Brian Eno, catapultage
entre « vidéo du réel et réel de la vidéo
», ou encore ce « siècle d’inventions françaises
» que célèbre Eureka 1983. Quant à Giorgio
De Chirico et sa « peinture métaphysique », auxquels
fait honneur la grande galerie du Musée, son fameux « portrait
prémonitoire de Guillaume Apollinaire » de 1914 – un
Apollon « las de ce monde ancien » qui tourne le dos aux fantômes
d’hier comme aux désastres à venir – ressemble
étrangement à un Marlon Brando en Ray Ban version buste
grec. Ou à quelqu’un, en tout cas, qui aurait depuis longtemps
déchiré ses papiers. Mais les ruses du signe survivent aux
usages du papier. Car voilà l’énigme : un monde dont
il ne resterait plus qu’un tourbillon de papiers déchirés,
mais qui ne s’en saurait pas moins simple rayon en sursis dans la
bibliothèque de Babel. Car « de la Sémiosphère,
l’Univers n’est qu’un département », pour
prendre au mot Michel Melot, directeur de la Bpi. Tous les
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