C’est au tournant des années quatre-vingt,
alors qu’on pouvait croire à une rupture décisive
entre la danse et la musique, qu’Anne Teresa de Keersmaeker crée
Fase, four movements to the music of Steve Reich, où s’entrelacent
une structure répétitive et une physicalité jubilatoire.
La pièce fait événement. Elle révèle
une jeune chorégraphe belge, formée à la MUDRA de
Bruxelles et à la New York Tisch School of the Arts. L’année
suivante, Anne Teresa de Keersmaeker fonde sa compagnie, Rosas, avec laquelle
se poursuit une création liant l’invention chrorégraphique
et la musique de Bach ou de Schönberg, de Bartók ou de Monteverdi.
Épure et brouillage, lisibilité et ivresse polyphonique
: Rosas danse Rosas, Stella, Elena’s Aria,
Ottone Ottone sont autant de jalons d’un exceptionnel parcours.
Crédits photos : Anne Teresa de Keersmaeker, Fase, Four Movements
To The Music Of Steve Reich
1982 par François
Cusset
À mesure que s’effiloche l’état de grâce
politique de la France de mai (1981), prolongé par la Fête
de la Musique mais menacé par les premières mesures d’austérité
économique, on n’entend plus grincer, déjà,
les vieilles discontinuités françaises, des luttes de classe
aux clivages domestiques. Mises à distance, changées en
« différences », réduites au silence. Il aura
suffi de les faire taire quelque temps pour que s’imposent les «
synergies », un mot neuf, et qu’à nouveau les contraires
s’associent, les ennemis négocient, qu’aux problèmes
de discontinuités succèdent d’étonnantes solutions
de continuité. C’est à les explorer, justement, que
se risque l’an 1982 : comprendre comment on glisse de l’art
à la publicité, de l’information au divertissement,
de la littérature à ses millions, sans crier gare ni souffrir
plus que cela. À l’ère des dualismes de combat, fait
place ainsi celle des synthèses passives : on déclare que
jouer a un prix, que le plus léger n’est pas le moins profitable,
que créer c’est toujours déjà vendre. Au Centre,
Man Ray est révélé pour ce qu’il est, l’unique
chaînon manquant de Dada au Pop art ; les lycéens se passionnent
pour l’anarchie onirique de son confrère Yves Tanguy ; et
les piscines pastel peintes par David Hockney, nervurées de blanc
et toujours solitaires, sont tout ce qui paraît subsister du désir
de communauté. On se demande, sur plusieurs étages du Centre,
« comment va la presse », tandis que la publicité fait
son apparition dans « Libération » et qu’à
la télévision, la messe n’est plus le JT mais la nouvelle
série Dallas. La Bpi n’est pas en reste, posant
son « regard sur les jeux de stratégie », comme si
le faux kidnapping ce printemps-là de Jean-Edern Hallier fût
même un cas d’école, et demandant « la littérature...
à quel prix ? » l’année où un conte scolastique
bat tous les records du best-seller, Le Nom de la rose d’Umberto
Eco. Quant aux trois vedettes de l’année, ce sont trois prototypes
publicitaires : le métro parisien, dépoussiéré
par une campagne « chic et choc », l’invincible Japon,
où pêcher des idées, et un éternel nouveau
venu, E.T. Mais pendant que le Spectacle entre ainsi en phase expérimentale
à travers tout l’Occident, la vieille haine, de son côté,
peut déchaîner ses machinations sans crainte d’être
dérangée : sous les yeux des soldats de Tsahal, qui ne bougent
pas, les milices chrétiennes libanaises massacrent en septembre
les centaines de réfugiés palestiniens des camps de Sabra
et Chatila. Tous les
textes de François Cusset -->
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