Conférencier infatigable, théoricien truculent,
auteur profus (une douzaine de titres traduits en français, pour
une vingtaine en anglais), Slavoj Zizek est né en 1949 à
Ljubljana, en Slovénie, où il enseigne aujourd’hui
ainsi que sur plusieurs campus nord-américains. Interlocuteur et
complice des grandes voix critiques du champ intellectuel mondial (dont
il est sans conteste l’une des figures les plus originales), d’Alain
Badiou à Judith Butler et Peter Sloterdijk, Zizek est un penseur-carrefour,
situé au confluent de la tradition hégéliano-marxiste
et de la psychanalyse lacanienne, mais aussi de l’histoire de la
philosophie et des « blockbusters » de la pop culture —
capable de débusquer Heidegger au détour de Men in Black
ou la topologie lacanienne dans le cinéma de David Lynch. Théoricien
critique du sujet et de l’identité, il ne se résout
pas pour autant à les dissoudre dans le relativisme postmoderne,
préférant les confronter sans cesse à l’actualité
culturelle et politique mondiale. Parmi ses essais les plus récents
: Le Sujet qui fâche (éd. Flammarion 2007), Bienvenue
dans le désert du réel (éd. Flammarion 2005),
Plaidoyer en faveur de l’intolérance (éd.
Climats 2004), La Subjectivité à venir (éd.
Flammarion 2004) ou Le Spectre rôde toujours (éd.
Nautilus 2002). Crédits photos : droits réservés
1981 par François
Cusset
Après « Paris-New York », « Paris-Berlin »
et « Paris-Moscou », c’est cette fois l’incontournable
« Paris-Paris, créations en France 1937-1957 » qu’inaugure
François Mitterrand fraîchement élu et que vient même
arpenter le vieux Robert Doisneau. Un peu comme si le changement d’époque
commençait aussi par un retour chez soi — ce dont témoignent
alors, au sommet de l’État, la continuité historique
et la symbolique républicaine que le nouveau président ne
cesse de mettre en avant, bien décidé à briser le
sort qui empêche depuis toujours la gauche française de se
maintenir durablement au pouvoir. Le Centre, quant à lui, s’il
interroge par ce geste spéculaire liens et tensions entre l’art
moderne et la communauté nationale, n’en continue pas moins,
cette année-là, de faire passer par ses entrailles colorées
les convives les plus cosmopolites : du « land-artiste » américain
Walter de Maria au premier ministre indien Indira Gandhi, des excentriques
anglais encore mal connus Gilbert & George aux expériences
soviétiques de Rodchenko ou du premier cinéma « réaliste
». Sans oublier l’hommage rendu pour ses soixante-quinze ans
à Samuel Beckett, apatride littéraire, et à sa traversée
des langues. Ce souci de l’art-monde et des grands créateurs
nomades se déploie en 1981 sur fond de renationalisation, non seulement
des banques et de la grande industrie, qui passent en 1982 sous le giron
de l’État, mais des problématiques elles-mêmes
qui agitent l’espace culturel français, entre devenir-culturel
de la politique socialiste (où Jack Lang demande au nouveau gouvernement
de se comporter comme « 44 ministères de la culture »,
au moment où l’Angleterre thatchérienne et l’Amérique
reaganienne mettent en pièces de leur côté l’État-providence)
et dissidence artistique des derniers francs-tireurs — à
l’image de Bernard Lamarche-Vadel tenant salon (des indépendants)
dans son appartement sous le titre « Finir en beauté ».
On sait à peu près ce qui finit en 1981, tandis que Robert
Badinter fait abolir la peine de mort et les tribunaux d’exception,
et que s’éteignent le père sévère de
l’École freudienne et le héros tressé de la
culture reggae — Jacques Lacan et Bob Marley. Mais on sait moins
que jamais ce qui s’annonce, ce qui se cherche une forme, s’ébroue
dans une joie inquiète. Sauf quelques émissions télé
d’un genre neuf (comme la série Dallas) et la lune
de miel surmédiatisée du prince Charles et de Lady Diana,
dont le mariage fit converger vers Westminster en juillet les caméras
du monde entier. On n’en sait rien, mais on pressent bien en 1981
que l’euphorie n’est que miracle d’interstice, entre
la fin d’avant et le début du reste. L’insouciance
de cette année-charnière durera-t-elle au-delà des
effets d’atmosphère, avec leurs états de grâce
et leurs nuits blanches sans fin ? À suivre. Tous les
textes de François Cusset -->
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