S'il y a en France, en 1978, un homme chez qui les deux
cultures « savante et artiste » se rejoignent, c'est bien
Pierre Boulez. Après avoir enseigné à Harvard et
à Bâle, pris la suite de Leonard Bernstein à l'Orchestre
philharmonique de New York, dirigé l'orchestre symphonique de la
BBC, Pierre Boulez rentre en France pour fonder et diriger l'Institut
de recherche et coordination acoustique /musique (Ircam). Il est à
la même époque nommé professeur au Collège
de France et président de l'Ensemble intercontemporain. Ce mouvement
vers l'institution pouvait surprendre de la part d'un homme qui se méfiait
autant des blocages de l'État que des normes du marché.
Mais il est à comprendre, pour Boulez, qui a toujours oeuvré
à moderniser non seulement la musique mais aussi les conditions
de sa pratique et de sa diffusion, comme un acte politique en vue de redéfinir
la place et la fonction de l'art dans le monde nouveau, où la recherche,
la technologie et la création, loin de se tourner le dos, s'accompagnent.
« Quel est donc le rôle de la pensée dans ce qu'on
fait si elle ne doit être ni simple savoir-faire ni pure théorie
? Boulez le [montre] : donner la force de rompre les règles dans
l'acte qui les fait jouer. (Michel Foucault, Pierre Boulez, l'écran
traversé, 1982). Crédits photos : Ircam/Centre Pompidou
1978 par François
Cusset
La vocation pluridisciplinaire du Centre passe par « l’entrechoquement
des deux cultures savante et artiste », au risque d’un
mélange des genres bien éloigné de la « clarté
et la monovalence [propres à] l’école » : dans
l’éternel combat des « séparatistes »
contre les « défenseurs des recroisements », conclura
le philosophe François Dagognet, le Centre dispose d’une
arme inédite, une conception singulièrement élargie
de la technologie. Pas seulement la triviale technique au service
d’une transcendance artiste, mais l’art lui-même comme
dispositif. Pas seulement le dialogue feutré de ces deux vieux
cousins, mais leur confrontation in situ. Pas seulement une pensée,
mais une inquiétude de la technique : la hanter, l’électriser,
la traverser, la défamiliariser pour mieux la réapproprier.
Entre art et technologie, il faut des sites de rencontre : l’architecture
bien sûr en son irréductible bâtardise, qu’il
s’agisse de réinterroger Le Corbusier ou de célébrer
« les femmes architectes », la bande dessinée en tant
qu’artisanat guetté par l’industrie, mais aussi les
rapports nouveaux explorés cette année-là entre «
création graphique et ordinateur ». Et pour rappeler que
la question technique, irréductible aux soucis de méthode
ou au petit-sujet-du-processus, embrasse bien tout l’art du monde,
rien de tel que d’exposer sous un jour neuf quelques propositions
radicales de l’ère moderniste : Kasimir Malevitch, Jasper
Johns, Henri Michaux et Pierre Alechinsky. Technique, nom propre de toute
synesthésie, passerelle entre les sens, comme l’énonce
à même la Piazza l’étrange Diatope
de Iannis Xenakis, simple « acte de lumière et de son ».
La Technique, de fait, surdétermine l’an 1978, qu’elle
écartèle entre opacité et transparence : l’empreinte
noire et visqueuse du néo-capitalisme quand l’Amoco Cadiz
échoue au large des côtes bretonnes, les promesses solaires
que porte « l’informatisation de la société
française » selon le rapport éponyme remis par Simon
Nora et Alain Minc, la lancinance électronique de l’album
pré-techno Man-Machine de Kraftwerk, ou les nouvelles
utopies du temps-bulle offertes par le walkman et le magnétoscope
– qui font leur apparition en France en 1978. Les nouveaux philosophes
ont beau déjeuner à l’Elysée, l’Italie
pleurer Aldo Moro, le professeur Faurisson nier les chambres à
gaz et les généraux argentins accueillir le Mundial de football,
le Temps de la technique n’est plus celui de la politique : à
la fois plus vaste et plus infime, il prend désormais dans ses
filets l’existence quotidienne aussi bien que la survie de l’espèce.
Le Centre, lui, y installe sa vigie, scrutant l’énigme technique
sans jamais la dissocier de celle de la création. Car la Technique
toujours requiert son supplément d’audace, et « l’audace
est notre problème », selon la devise de Rainer-Maria Rilke.
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