Le 20 avril 2004, dans le quartier du Landy à Aubervilliers, le Musée précaire Albinet ouvrait ses portes. Construit par et pour les habitants de la cité Albinet en collaboration avec Les laboratoires d'Aubervilliers, il présentait chaque semaine une nouvelle exposition, en tout huit artistes majeurs du 20e siècle (Duchamp, Malévitch, Mondrian, Dalí, Beuys, Le Corbusier, Warhol, Léger), choisis par Thomas Hirschhorn parce qu'ils avaient pour dessein de changer le monde. Les œuvres originales provenant du Centre Pompidou et du Fonds national d'art contemporain ont trouvé leur place au cœur d'un projet intégralement pris en charge par les habitants préalablement formés au Centre Pompidou (accueil, rencontres avec les commissaires d'exposition, découverte des services, visites…). Affirmer que les œuvres d'art ont en elles-mêmes la capacité, la force, de changer la réalité, d'avoir un impact sur la vie des individus, c'est tout le propos de Thomas Hirschhorn avec ce projet. Une expérience riche, tant pour l'artiste que pour ce quartier de banlieue qui a vu pendant quelques mois, par la faveur d'un projet artistique, le quotidien de ses habitants transformé.
2004 par François Cusset
En l'an zéro quatre, la minorité se fait visible. Mais attention, en la surexposant, à ne pas passer à côté de ce qui la constitue : invisibilité, déchirement, jeu des masques et des écarts. La lutte contre l'esclavage et la réhabilitation de ses mémoires meurtries ont droit ainsi à une célébration officielle, jusqu'aux ors et aux lambris républicains du centenaire de son abolition internationale (1904). C'est aussi l'encadrement législatif des minorités visibles et de leurs rituels vestimentaires, avec la remise du rapport Stasi sur le port des « signes (religieux) ostensibles » et le vote de la loi du 15 mars : voile pudiquement jeté, le temps d'un dialogue de sourds entre républicanistes crispés et communautés postcoloniales, sur l'incompréhension réciproque de l'universalisme abstrait à la française et de l'Islam plus ou moins rigide de ce début de millénaire. Pendant ce temps, alors que le maire de Bègles, l'ancien journaliste Noël Mamère, y célèbre sous les projecteurs et contre le code civil le premier mariage homosexuel de France, l'homosexualité se réinvente en septembre en niche audiovisuelle avec le lancement à grand bruit de Pink TV. L'année s'achève, moins légèrement, sur la quintessence de la Grande Catastrophe, le tsunami sud-asiatique du 26 décembre. Mais la Nature et ses Risques, qui vont bientôt devenir l'ultime justification de la politique humaine, ne signifient pas pour autant le nivellement social, l'égalité face au cataclysme des minorités et de la majorité : l'Occident, effrayé de voir un paradis touristique se muer en cauchemar, s'identifie d'abord à ses quelques vacanciers victimes de la vague beaucoup plus qu'aux dizaines de milliers de morts locaux, majorité numérique et minorité économique de la planète. Le Centre, quant à lui, s'essaie à sa façon au devenir-minoritaire : en invitant Thomas Hirschhorn à piocher dans les collections pour monter le Musée précaire Albinet au pied d'une cité d'Aubervilliers ; en suspendant dans le Forum le grand mobile déjanté de Xavier Veilhan ; en montrant le cinéma décalé de Chantal Akerman ou les friches industrielles qu'alignent les photos mort-vivantes de Bernd et Hilla Becher ; en exposant 80 dessins de Cy Twombly comme autant de façons de « bégayer dans sa propre langue » (Deleuze) ; ou bien en allant découvrir les paillettes et les recettes du Bollywood indien. Histoire(s) de rappeler que minorité n'est jamais que le nom donné par la majorité à ses subalternes sans nombre.
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