L’année 2000 de l’« Histoire des Trente » a été, exceptionnellement, confiée à deux artistes : Víctor Erice et Abbas Kiarostami. Une occasion de revenir sur Enfantement ( 10’) de Víctor Erice et Ten Minutes Older ( 10’) de Abbas Kiarostami, courts métrages sur le thème du temps qu’ils avaient réalisés en 2000 pour un projet collectif à l’initiative de Wim Wenders, mais qui n’ont jamais été montrés ensemble.
Kiarostami et Erice, nés à une semaine d’intervalle, en juin 1940, dans des contextes très éloignés, ont vu leurs destins converger. Ils ont tous deux connu un changement radical de régime politique : la fin du franquisme pour l’un et la révolution islamique iranienne pour l’autre. Devenus cinéastes, ce sont des réalisateurs radicalement indépendants qui n’ont jamais cédé aux modes, tout en étant foncièrement de leur temps, s’intéressant à l’art contemporain, à la vidéo, aux installations. Des cinéastes de l’enfance qui à chaque film redécouvrent le monde.
Réunis pour l’ouverture de leur double rétrospective au Centre Pompidou, Víctor Erice et Abbas Kiarostami reviendront sur leurs œuvres respectives et les correspondances entre elles.
Seront également projetées à cette occasion leurs dernières réalisations, inédites en France, Roads of Kiarostami (2005, 32’) et La Morte rouge (2006, 33’).
Séance organisée en collaboration avec le service cinémas.
Rencontre présentée par Alain Bergala
2000 par François Cusset
La réouverture du Centre Pompidou le place à nouveau à l’extrême pointe du contemporain, là où les lignes se brisent et les postulats ne tiennent plus : il inaugure le nouveau millénaire en faisant voler en éclat le vieux calendrier. Pourquoi, en effet, s’en remettre aux mesures séculaires et aux chiffres magiques de l’Histoire à l’ancienne alors qu’en quelques années, la Technique a modifié davantage qu’en plusieurs siècles l’expérience humaine du temps – de transport, de rapport, de vie, de communication ? Plutôt que la rétrospective historique façon “cher vingtième siècle” ou la prospective obligée chère aux technocrates, le Centre propose donc une exploration des perceptions du temps à l’âge de l’instantané, de la capsule temporelle et de la vitesse généralisée – histoires de rythmes et d’accélérations qu’avaient déjà abordées, de leur côté, la poétique anthropologique d’un Henri Meschonnic ou la pensée dromologique (de la vitesse) d’un Paul Virilio. De janvier à avril, “Le temps, vite” réunit ainsi artistes, philosophes, poètes, ingénieurs et architectes pour autant de propositions radicales d’épreuve vivante du temps – qu’il s’agisse de reproduire la basilique florentine de San Lorenzo sous son ciel exact du 4 juillet 1442, ou de lire en live toute À la r echerche du temps perdu à raison de quarante lecteurs en alternance et de trois mois de lecture. Un temps retrouvé, expérimental, librement éprouvé et minutieusement réinventé. Pas loin du temps absolu de Picasso ou de Pierre Guyotat, pour citer deux figures de proue du Centre pour l’an 2000. Le contraire, en somme, de l’impératif calendaire qui soumet les humains mondialisés aux horloges, aux arpents, aux rythmes infimes de la domination et au risque du fameux “bug” millénariste . Car le temps dominant, quant à lui, persiste à dysfonctionner : quelques années ont suffi pour qu’on annonce en France le “retour de Sartre” comme on reviendrait aux valeurs sûres, quelques mois de campagne pour qu’une chemise brune dirige à nouveau l’Autriche (Jörg Haider), quelques semaines pour que la Cour suprême tranche la présidentielle indécise de novembre au profit d’un certain George W. Bush, quelques secondes pour que le Concorde explose en vol au-dessus de la banlieue parisienne. Aux temps du quelconque, préférer toujours le temps de l’expérience – et au temps linéaire les joies du contretemps. Tous les textes de François Cusset -->
l--> |