MONOGRAPHIES DES GRANDES FIGURES DE L'ART MODERNE
Dossiers pédagogiques sur les collections du Musée national d'art moderne
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Notices duvres
Buste de femme, 1907
Femme assise dans un fauteuil, printemps 1910
Bouteille de Vieux-Marc, verre et journal, 1913
Rideau pour le ballet « Parade », 1917
Le Minotaure, 1928
LAubade, 1942
La Pisseuse, 1965
Le Verre dabsinthe, 1914
Figure (projet de monument à Apollinaire), 1928
Tête de femme, 1957
Tête de femme, 1957-1991
Le Vase aux trois têtes, 1955
Textes de référence
Propos de Pablo Picasso
Témoignage de Françoise Gilot
Ce dossier s’inscrit dans une série Monographies
des grandes figures de l’art moderne, qui sera régulièrement augmentée
dans cette partie du site.
• Ces dossiers sont réalisés autour d’une sélection d’œuvres des
artistes les mieux représentés dans les collections du Musée national d’art
moderne.
• S’adressant en particulier aux enseignants ou aux responsables
de groupe, ils ont pour objectif de proposer des points de repères et une base
de travail pour faciliter l’approche et la compréhension de l’œuvre d’un artiste
majeur dans l’histoire de la création au 20e siècle, ou pour préparer une visite
au Musée*.
Chacun de ces dossiers comporte :
• une introduction générale permettant de présenter et de situer le rôle de
l’artiste et son œuvre dans un contexte historique, géographique et esthétique,
• une biographie de l’artiste, une sélection des œuvres des collections du Musée,
traitées par fiches comportant une notice d’œuvre et une reproduction,
• un ou plusieurs textes de référence apportant en complément une approche théorique,
• une chronologie de son œuvre,
• une bibliographie sélective.
*À NOTER
Les collections du Musée comportent plus de 59 000 œuvres. Régulièrement, le
Musée renouvelle les œuvres présentées dans ses espaces situés aux 4e et 5e
niveaux du Centre Pompidou. Les dossiers pédagogiques sont réalisés en lien
avec ces accrochages.
En savoir plus sur les collections du Musée et les oeuvres actuellement présentées,
www.centrepompidou.fr/musee
Luvre
de Pablo Picasso
Le parcours artistique de Picasso est lun des plus riches de toute lhistoire de lart du XXe siècle. Tour à tour enfant prodige, peintre maudit, artiste mondain, sculpteur, graveur, céramiste, il collabore à presque tous les grands mouvements et tendances qui ont contribué à redéfinir les pratiques artistiques.
Au début du siècle, il invente en compagnie de Georges Braque de nouvelles conventions picturales pour représenter lespace de la perception, le cubisme. Dans les années 20, il participe au mouvement de « retour à lordre » qui réévalue lhéritage académique, puis renoue avec les avant-gardes en se rapprochant du surréalisme, auquel il apporte de riches innovations dans le domaine de la sculpture. Il réalise aussi bien de menus objets de papiers pliés, des jouets pour amuser ses enfants, des céramiques, des lithographies qui illustrent les livres de ses amis poètes, que des monuments publics ou des toiles immenses comme Guernica. À la fin de sa vie, il pose les bases dun expressionnisme ludique, cocasse et provocateur, au style volontairement négligé qui se veut le témoin dun appétit de vivre, repris en France dans les années 80 notamment par Robert Combas du mouvement de la figuration libre.
Cette uvre hétérogène témoigne de la vitalité dun touche-à-tout spontanément artiste qui intègre tout ce quil aime à son art : non seulement ses compagnes, ses enfants, mais aussi le cirque, la tauromachie, lEspagne, la politique jusquaux objets de pacotille soigneusement conservés que lon retrouve assemblés dans ses sculptures.
À limage de sa vie personnelle aux
multiples tournants, sa carrière artistique
se constitue détapes, toutes ponctuées
dincertitudes et de crises finalement surmontées
qui le conduisent à de constantes innovations.
Picasso disait un jour à son amie Gertrude
Stein : « quand vous faites quelque
chose, faire est si compliqué quon ne
peut pas sempêcher de faire laid ;
mais ceux qui après vous recommencent, ceux
qui imitent ce que vous avez fait, eux, ils nont
pas à chercher à faire, ils peuvent
donc faire joli ; ainsi, tout le monde peut aimer
ce que je fais, quand ce sont les autres qui le font »
(Autobiographie, Alice Toklas).
Picasso a contribué à toutes les inventions
esthétiques de son siècle, sans doute
parce quil a eu le talent dêtre
toujours de son temps, de se remettre en cause, et
de tourner la page dune recherche achevée
pour tenter dautres aventures.
Biographie
Pablo Picasso
1881, Malaga - 1973, Mougins
Originaire d’Andalousie où il passe les
premières années de sa vie, Pablo Ruiz
Picasso grandit à Barcelone, son père
ayant été nommé professeur à
l’Ecole des beaux-arts. Picasso y est lui-même
admis en tant qu’élève à
l’âge de 14 ans, comme il le sera deux
ans plus tard, à l’Académie royale
de Madrid.
Après cette période d’études classiques, il découvre la vie de bohème, notamment en fréquentant un cabaret artistique et littéraire de la vieille ville de Barcelone, Els Quatre Gats, où ses travaux sont exposés pour la première fois. À cette époque, il fréquente un Bordel du « Carrer D’Avinyo » qui lui inspirera l’un de ses plus célèbres tableaux, Les Demoiselles d’Avignon. Il noue aussi de solides amitiés, comme avec Casagemas, dont le suicide en 1901 le marquera profondément : c’est en représentant son ami mort qu’il découvre le potentiel émotionnel des peintures en camaïeu bleu.
À partir de 1904, il s’installe définitivement en France et emménage tout d’abord dans un misérable atelier de Montmartre, au « Bateau-Lavoir », nom donné par Max Jacob parce qu’on accède à la bâtisse par un pont. C’est devant cet atelier que Picasso rencontre en 1905 Fernande Olivier. Avec elle, il fréquente des artistes, des écrivains comme Gertrude Stein, des poètes, notamment Guillaume Apollinaire. Cette époque heureuse marque le début de sa période rose avec ses peintures de saltimbanques, aux couleurs adoucies.
En 1907, Picasso travaille à la composition des Demoiselles d’Avignon, quand est présentée à Paris la grande rétrospective Cézanne. C’est à partir de l’œuvre du peintre d’Aix-en-Provence qu’il se rapproche de Georges Braque. Ensemble, ils se consacrent à la formulation du cubisme. Mais la déclaration de guerre met un terme à leur collaboration car Braque doit rejoindre son régiment. À 34 ans, Picasso reste seul à Paris et encore quasiment inconnu.
C’est alors qu’en 1917 les Ballets
russes lui proposent de travailler aux costumes
et aux décors de leur prochain spectacle. Parti
rejoindre la troupe en Italie, il rencontre Olga,
une des danseuses des Ballets, qu’il épouse
l’année suivante. Leur fils Paul naît
en 1921.
Durant cette période d’accalmie sentimentale
et de prospérité, Picasso pratique un
« retour à l’ordre », c’est-à-dire
un retour à une forme d’art classique
après les tentatives extrêmes des avant-gardes.
Mais, dès 1925, son travail se déchaîne
à nouveau en se rapprochant de l’art
surréaliste. Il renoue avec la recherche de
formes inédites et se consacre de plus en plus
à la sculpture.
Le 27 avril 1937 un événement tragique vient bouleverser sa carrière : en Espagne, l'aviation allemande, au service des nationalistes franquistes, bombarde la petite ville basque de Guernica. En réaction, Picasso peint l’immense toile qui sera exposée un mois après au pavillon républicain de l’Exposition Internationale de Paris. Cette œuvre, conçue comme « un instrument de guerre », le rapproche du Parti communiste dont il devient membre.
À la fin des années 40, il s’installe à Vallauris en Provence où il entame une nouvelle carrière de céramiste. C’est dans cette région qu’il réalise ses dernières œuvres, aussi bien des peintures, des sculptures, que des terres cuites et autres objets hétérogènes. Il emménage alors successivement à la Villa Californie dans la baie de Cannes, au Château de Vauvenargues au pied de la Montagne Sainte-Victoire, et au mas de Notre-Dame de vie à Mougins, lieux que ses œuvres ont désormais rendus célèbres.
Notices duvres
Buste de femme, 1907
(Étude pour les Demoiselles dAvignon)
Huile sur toile. 66 x 59 cm
© Picasso Administration
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Les Demoiselles dAvignon, une des
uvres fondatrices de lart moderne, annonçant
aussi bien le cubisme que lexpressionnisme,
ont demandé à Picasso neuf mois de travail
et un grand nombre détudes préparatoires.
Parmi celles-ci, le Buste de femme se situe
à la charnière de ces deux orientations
stylistiques.
Une première version de limmense toile
visait à traiter un sujet provocateur, un Bordel
du quartier dAvinyo à Barcelone, doù
le titre original, Le Bordel dAvignon,
que Picasso a toujours préféré
au titre inventé par son ami le poète
André Salmon. Ce thème
lui permettait daborder, dans la lignée
du Bain turc dIngres
ou des Baigneuses de Cézanne,
la peinture de nus, le Bordel étant le seul
lieu où « aujourdhui il y a vraiment
des femmes nues », disait Picasso.
Avec la seconde version, peinte sur la première,
la facture de la toile rejoint son sujet et devient,
elle-même, violente. Aux visages arrondis, dinspiration
ibérique de la première exécution,
sajoutent des torsions vives, des hachures qui
tailladent les chairs.
Dans létude Buste de femme,
le visage et le buste sont encore traités par
des courbes douces, régulières et stylisées,
tandis que la chevelure, le front et le nez sont pourvus
de hachures aux formes anguleuses, à lorigine
de lagressivité visuelle désormais
emblématique des Demoiselles. Le nez
en « quart de brie » assume presque à
lui seul la violence de cette étude :
leffet de relief quil suggère,
sans recourir à la perspective et au modelé
traditionnels, témoigne de cette volonté
du peintre de sacrifier le réel au profit de
solutions picturales.
Les Demoiselles
dAvignon, Museum of Modern Art, New York
Femme assise dans un fauteuil, printemps
1910
Huile sur toile. 100 x 73 cm
© Picasso Administration ![]()
Cette toile, représentative des recherches
menées par Picasso à lépoque
de son étroite collaboration avec Georges
Braque au Bateau-Lavoir, aborde un problème
qui gouvernera le cubisme pendant les deux
années à venir : la transposition,
sans illusionnisme, dune réalité
en trois dimensions sur une surface qui nen
contient que deux.
Réalisée après une série
de portraits peints et sculptés de son amie
Fernande dans lesquels il sattachait
déjà à briser le volume du visage,
Femme assise dans un fauteuil montre une
image recomposée à partir dune
mise à plat radicale de lespace. Le corps
de la femme est fragmenté en multiples facettes,
agglomérées les unes aux autres par
un réseau de lignes noires qui forment une
structure.
Mais en fournissant cette réponse picturale,
Picasso sengage du même coup dans une
voie inconnue du point de vue iconographique.
Si lensemble hérite du motif
cézannien de la femme en buste adossée
à un fauteuil, dont on reconnaît encore
la silhouette qui se démarque dun fond
neutre, la fragmentation du volume détruit
toute caractéristique individuelle dans la
représentation du modèle. Sa peinture
bascule alors vers des formes qui séloignent
de la réalité, à la frontière
de labstraction.
Bouteille
de Vieux-Marc, verre et journal, 1913
Fusain, papiers collés et épinglés.
63 x 49 cm
© Picasso Administration ![]()
Cette composition appartient à la période
du cubisme synthétique (1912-1914)
au cours de laquelle Picasso et Braque reviennent
à une simplification des formes ainsi quà
une référence explicite aux objets.
Grâce à la page de journal qui y est
collée, on peut la dater dun séjour
à Céret au printemps 1913.
Ayant expérimenté le procédé
des papiers collés depuis
1912, notamment avec sa Nature morte à
la chaise cannée où figure un morceau
de toile cirée, Picasso précise ici
sa recherche sur les différents niveaux de
représentation de lespace pictural. Toute
une gradation est proposée,
du plus réel au plus allusif,
avec le vrai journal assumant son propre rôle,
puis le véritable papier peint qui, lui, figure
une nappe, jusquà la bouteille, stylisée
à lextrême et identifiable grâce
à linscription « vieux marc ».
Dans un réseau de lignes tracées au
fusain, suggérant le contour de la table, le
goulot et le corps de la bouteille, le profil du verre,
les morceaux de papiers interviennent aussi comme
des indices pour guider linterprétation.
Par exemple, le morceau de papier peint, qui parachève
la représentation du verre, identique à
celui qui recouvre la table, attire lattention
sur la transparence du verre, et ainsi, sur lambivalence
de notre expérience visuelle.
Les papiers collés, réalisés
après une période où la peinture
cubiste avait abouti à un système de
codes à la limite de labstraction, opèrent
donc un retour au réel qui prolonge le questionnement
de Picasso sur la perception.

Rideau pour le ballet « Parade »,
1917
Peinture à la colle sur toile.
10,5 x 16,4 m (composition seule, 8 x 14)
© Picasso Administration ![]()
Ce rideau de scène a été réalisé par Picasso
pour le ballet Parade, à la demande de Serge de Diaghilev,
directeur des Ballets russes. Avec un argument de Jean Cocteau
et une musique dErik Satie, ce ballet est lun des
premiers exemples de collaboration entre des artistes davant-garde de
différents domaines. Comme laffirme Apollinaire
dans sa préface au programme, on découvre « pour la première
fois cette alliance de la peinture et de la danse, de la plastique et de la
mimique qui est le signe de lavènement dun art plus complet ».
Grâce à cette commande, Picasso trouve loccasion darticuler
deux approches plastiques, le cubisme et
le naturalisme.
Le spectacle ayant pour thème la vie de saltimbanques qui tentent désespérément
de devenir célèbres, il conçoit un rideau qui dépeint
des scènes poétiques où figurent des Arlequins, des forains,
une fée
Il revient ainsi à la figuration et à un
thème qui lui est cher. Mais il fait aussi appel au cubisme
pour les costumes de personnages quil ajoute lui-même à la
pièce, des managers américains qui prennent lallure dautomates,
à la fois inhumains et maladroits. En étudiant les mouvements
des danseurs pour proposer des costumes adaptés, Picasso renoue aussi
avec létude du corps humain quil nabandonnera plus.
Le ballet, créé au Théâtre du Châtelet le 18
mai 1917, fit scandale. Accablé par la presse, il fut néanmoins
reconnu comme chef-duvre par le milieu artistique et, plus tard,
suivi dexpériences similaires comme, au début des années
60, létroite collaboration des artistes Robert Rauschenberg,
Jasper Johns et Nam June Paik, avec le musicien
John Cage et le chorégraphe Merce Cunningham.
Diaghilev et les Ballets
russes ![]()
Erik Satie ![]()
Le Minotaure,
1928
Craie noire et papiers collés marouflés
sur toile. 142 x 232 cm
© Picasso Administration ![]()
La figure mythique du Minotaure est un motif central
de luvre de Picasso, peut-être par
sa proximité avec les thèmes du taureau
et de la corrida, mais aussi parce quil symbolise
lambiguïté de lhomme, entre
le divin et le bestial.
Daprès la légende crétoise,
cette créature composée dune tête
de taureau et dun corps dhomme naît
des amours adultères de Pasiphaé, femme
du roi Minos, et dun taureau que lui a insidieusement
offert Poséidon. Humilié par cette infidélité
et cette liaison contre-nature qui, de surcroît,
donne naissance à un monstre, Minos commande
à larchitecte Dédale une construction
doù nul ne peut sortir, le labyrinthe,
pour y enfermer le Minotaure.
Le monstre tel que Picasso le représente ici,
pour la première fois, tracé au fusain
sur un fond de papiers collés beige et bleu,
semble courir à toutes jambes, comme sil
espérait trouver lissue du labyrinthe.
Sa position ainsi que les courbes qui figurent son
corps contrastent avec la rigidité anguleuse
des morceaux de papiers et évoquent la lutte
contre lenfermement.
Picasso a représenté ce monstre dans
dautres uvres, ce qui la rapproché
dans les années 30 du groupe surréaliste,
puisquil a notamment réalisé en
1933 la couverture du premier numéro de lune
de leur revue, elle-même intitulée Minotaure.
Le Minotaure vu
par André Masson, Le Labyrinthe, 1938,
collections du Mnam
LAubade, 1942
Huile sur toile. 195 x 265 cm
© Picasso Administration ![]()
Avec LAubade, toile préparée
à laide de nombreuses esquisses durant
presque un an, Picasso reprend le thème classique
de la sérénade, en sinspirant
en particulier de la Vénus écoutant
de la musique du Titien, quil
a pu voir lors de ses nombreuses visites au Musée
du Prado de Madrid.
Mais, à ce thème, se superpose celui
des conditions historiques dans lesquelles il a travaillé,
la guerre et ses horreurs. À Paris, où,
étant censuré, il se réfugie
dans son atelier, lOccupation impose le couvre-feu
et menace toute liberté. Cest pourquoi
dans cette toile un glissement sopère.
Le salon de musique devient une chambre sombre, à
la géométrie anguleuse qui évoque
une atmosphère carcérale.
Le corps de la Vénus, boursouflé, désarticulé
et comme saisi de convulsions, sapparente désormais
à un gisant, contrastant avec le visage presque
souriant de la joueuse de mandoline, qui apparaît
moins comme une distrayante musicienne que comme un
geôlier ou un tortionnaire.
Limpression de violence qui émane de
cette toile et de ses multiples formes anguleuses
est renforcée par léclairage violent
que suggère lopposition stridente des
rares plages de couleurs vertes et violettes. Puis,
la présence dun cadre vide, en bas à
droite, témoigne de la difficile position dun
peintre dans ce contexte. Seul un oiseau, à
peine perceptible sur le corps de la musicienne, laisse
entrevoir la persistance dun espoir.
Après Guernica de 1937, cette toile,
offerte par lartiste au Musée, exprime
sa radicale opposition à la guerre.
Picasso, Guernica
La Pisseuse,
1965
Huile sur toile. 195 x 97 cm
© Picasso Administration ![]()
Cette peinture, au sujet irrévérencieux,
sinspire pourtant dune uvre de Rembrandt,
la Femme pissant, gravure conservée
au Rijksmuseum dAmsterdam. Picasso a toujours
beaucoup admiré Rembrandt, tant pour son uvre
gravé que pour son uvre peint :
il a travaillé sur des portraits du maître
dans une série de gravures de 1934 et a souvent
fait référence à ses toiles,
comme dans Le Peintre et son modèle
de 1963 où il reprend le Rembrandt et Saskia
de 1635. Lattachement au réel manifesté
par ce peintre fascine Picasso, au-delà du
mythe et de la noblesse de la grande peinture. Comme
il le dit à Kahnweiler en
1955 : « Voyez Rembrandt ! Lui voudrait
faire Bethsabée mais sa servante qui pose lintéresse
bien plus et cest sa servante quil peint ».
La Pisseuse rend ainsi hommage à la peinture
de genre, caractéristique de la peinture hollandaise,
qui traite du banal et du grivois. Mais le personnage
étant représenté à la
grecque, de profil et vêtu dune toge blanche,
fait aussi référence à liconographie
paillarde de certains vases et peintures antiques.
Cette toile est pour Picasso loccasion dexpérimenter
une nouvelle manière de peindre adaptée
au grotesque du sujet, une touche hâtive, volontairement
négligée, préservant un aspect
mal fini, où lexubérance et la
vitalité lemportent : une sorte
d « argot de lart, qui serait à
la peinture de maître ce que largot est
au langage ordinaire », comme lécrit
Adrian Stokes. Picasso annonce une
nouvelle génération de peintres comme
Robert Combas ou Hervé
Di Rosa, regroupés en France sous
la dénomination inventée par
Ben Vautier de figuration libre.
Sur Rembrandt
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Le site de Robert
Combas

Le Verre dabsinthe,
printemps 1914, Paris
Bronze peint et sable, cuillère à absinthe
21,5 x 16,5 x 6,5 cm
© Picasso Administration ![]()
Le Verre dabsinthe appartient à
une série de six bronzes, réalisés
à partir dun unique modelage de cire.
Les peintures ou les matières dont ils sont
revêtus, seule variation qui les distingue,
loin de ne remplir quune fonction décorative,
révèlent les reliefs, accentuant un
élément plutôt quun autre,
pour créer à chaque fois de nouveaux
rapports formels. Comme dans la peinture cubiste synthétique
(1), la couleur participe à la construction
de lespace. La pièce enduite de sable
brun, version monochrome de la série, arrondit
et ressert les contours, contredisant les qualités
tranchantes du verre.
Fréquemment traité par Picasso, le thème
du verre bouleverse la notion de sculpture, comme
le fait remarquer Daniel-Henri Kahnweiler,
lun des premiers marchands de Picasso :
« Le caractère de "transparence"
qui se trouve ainsi, pour la première fois,
dans le relief, apparaît dans la sculpture européenne
en ronde bosse en 1914, dans Le Verre dabsinthe
en bronze peint de Picasso. Lintérieur
du verre y est montré en même temps que
sa forme extérieure
La sculpture
emblème remplace ainsi, dans lart
européen, la sculpture dérivée
des moulages sur nature ».
En outre, à chaque pièce est ajoutée
une véritable cuillère à absinthe,
comme un fragment de réalité qui sintègre
à luvre dart. Par ce geste,
Picasso ne vise pas un effet de réalisme comme
Degas lorsquil habille lune de ses sculptures,
Petite danseuse de quatorze ans, 1880, dun
véritable tutu, ni ne dénonce la futilité
de lart comme le fait Marcel Duchamp
à la même époque. Il crée
une uvre qui confronte les trois niveaux ontologiques
traditionnellement mis en jeu dans lart :
la réalité
avec la cuillère, la représentation
avec le verre schématisé et
limitation littérale avec
le morceau de sucre qui couronne lensemble.
(1) Voir plus haut la notice sur la Bouteille
de Vieux-Marc, verre et journal, 1913.

Figure (projet de monument à Apollinaire),
1928
Fil de fer et tôle. 37,5 x 10 x 19,6 cm
© Picasso Administration ![]()
En 1927, la Société des Amis
dApollinaire, à lapproche
du 10e anniversaire de la mort du poète, sollicite
Picasso pour la création dun monument
funéraire au cimetière du Père-Lachaise.
Ses premières propositions, inspirées
du Baiser de Brancusi (1),
un couple enlacé en un bloc de pierre installé
en 1910 sur une tombe du cimetière de Montparnasse,
sont jugées pornographiques et refusées.
Picasso se lance alors dans une voie proche des recherches
constructivistes comme le projet pour la IIIe
Internationale de Tatline (2).
Il fait exécuter par son compatriote catalan,
spécialiste de la ferronnerie, Julio
Gonzalez, deux maquettes de fil de fer daprès
ses propres dessins. Picasso propose ainsi dinscrire
le dessin dans lespace, en procédant
par transposition et agrandissement, technique qui
convient parfaitement à sa nouvelle source
dinspiration.
Recentrant son travail sur luvre dApollinaire,
il sappuie sur un passage du Poète
assassiné, 1916, texte en prose retraçant
la vie de Croniamantal, poète fictif et archétypal
trucidé par la foule. Au chapitre XVIII, un
monument doit être édifié à
sa mémoire, et se pose la question du projet :
« Une statue en quoi »
« En
marbre ? En bronze ? Non, cest trop
vieux »
« il faut que je lui sculpte
une profonde statue en rien, comme la poésie
et comme la gloire »
« Une statue
en rien, en vide, cest magnifique, et quand
la sculpterez-vous ? ».
En réalisant sa Figure en 1928, Picasso
interprète ce passage comme une volonté
explicite dApollinaire. Il donne vie à
ce monument antimatérialiste imaginé
par le poète et amorce une pratique sculpturale
à laquelle il reviendra souvent au cours de
sa vie, en alternance avec le modelage, la sculpture
en fer, que developperont à leur tour dautres
artistes comme Julio Gonzalez ou Alexander
Calder.
(1) Une des versions du Baiser de Brancusi,
1940, collections du Mnam
(2) Modèle du monument à la Troisième
Internationale, 1919/1979, reconstitution de la
scupture de Tatline, 1979
Une uvre
de Julio Gonzalez, La Girafe, vers 1935,
collections du Mnam

Tête de femme, 1957
Bois découpé et peint. 78 x 33,05 x
25 cm
© Picasso Administration ![]()
Autour de 1954, Picasso invente un nouveau style de
sculpture, la sculpture plate selon
Werner Spies, qui lui a été
inspiré par une jeune femme rencontrée
à Vallauris, Sylvette David.
Elle la séduit par son allure moderne,
et surtout sa coiffure en queue de cheval qui prolonge
harmonieusement le profil de son visage. À
partir de portraits de Sylvette peints sur de fines
plaques de tôle quil découpe et
quil plie, il compose des objets dont certains
ont pu être répliqués à
léchelle monumentale.
Picasso poursuit ce travail avec des portraits de
Jacqueline, sa dernière compagne.
Travaillant sous léclairage violent de
plusieurs projecteurs qui accentuent les contours,
il peint des profils quil découpe et
articule perpendiculairement les uns aux autres, en
interpénétrant les plans, autour dun
mât. Il invente ainsi une dernière forme
de sculptures, la sculpture-mât,
à mi-chemin entre la mise en espace et la représentation
picturale, proposant comme un aboutissement aux décompositions
cubistes de lespace perceptif.

Tête de femme,
1957-1991
Réplique monumentale de Tête de femme,
1957
Acrylique sur panneaux composites polymérisés
et structure métallique
1 200 x 520 x 400 cm
© Picasso Administration ![]()
La Tête de femme de 1957, en bois découpé
et peint, de taille modeste, toujours inspirée
du profil de Jacqueline, a été réalisée
après la mort de lartiste dans une version
monumentale de 12 m de haut. Installée en 1991
à Flaine (Haute-Savoie) à la demande
dEric et Sylvie Boissonnas,
promoteurs de cette station de ski où la culture
se mêle au sport, luvre de Picasso
rejoint, au pied des pistes, dautres réalisations
magistrales comme Le Boqueteau (1969-88)
de Jean Dubuffet.

Le Vase aux trois têtes, 1955
Bronze. 43,8 x 43,7 cm (diamètre)
© Picasso Administration ![]()
De 1947 à 1960, parallèlement à
ses autres travaux, Picasso réalise un grand
nombre de céramiques, plus de huit cents pièces
parmi lesquelles des statuettes, des vases, des assiettes,
des pichets, dont certaines, comme Le Vase aux
trois têtes, ont ensuite été
coulées en bronze.
Installé après la guerre à Vallauris,
village réputé dès le XVIe siècle
pour la qualité de son argile et de ses poteries,
Picasso travaille essentiellement à partir
de la production de terre cuite de la fabrique locale,
Madoura. Il intervient avant que largile des
poteries ne soit sèche pour évider des
formes, les inciser, et sinitie même aux
techniques sophistiquées de la céramique
comme loxyde ou lengobe.
Il donne vie à des pièces ordinaires,
les métamorphosant en créatures surprenantes,
souvent humoristiques. Profitant des surfaces courbes
que lui offrent les divers récipients pour
expérimenter de nouveaux modes de représentation,
il réalise aussi de nombreux visages, voire
des portraits. À cet égard, il confie
en 1948 au sculpteur Henri Laurens :
« Vous devriez faire de la céramique.
Cest magnifique !
Jai fait
une tête. Eh bien, on peut la regarder de partout,
elle est plate
Quest-ce quon cherche
dans un tableau ? La profondeur, le plus despace
possible. Dans une sculpture, il faut chercher à
la faire plate pour le spectateur, vue de partout ».
La céramique de Picasso ne doit par conséquent
pas être dissociée de sa recherche picturale
ou graphique - par exemple, la série de
dessins Le Peintre et son modèle,
contemporaine de cette pratique - ni de ses sculptures
- comme la Petite fille sautant à
la corde qui intègre un récipient
de terre cuite.
Petite
fille sautant à la corde, 1950, collections
du Mnam
Textes
de référence
Propos de Pablo Picasso
Propos recueillis par E.
Tériade, « En causant avec Picasso »,
première publication dans LIntransigeant,
15 juin 1932
« Les tableaux, on les fait toujours comme les
princes font leurs enfants : avec des bergères.
On ne fait jamais le portrait du Parthénon ;
on ne peint jamais un fauteuil Louis XV. On fait des
tableaux avec une bicoque du Midi, avec un paquet
de tabac, avec une vieille chaise [
].
Quand on part dun portrait et quon cherche
par des éliminations successives à trouver
la forme pure, le volume net et sans accident, on
aboutit fatalement à luf. De même,
en partant de luf on peut arriver, en
suivant le chemin et le but opposés, au portrait.
Mais lart, je crois, échappe à
cet acheminement trop simpliste qui consiste à
aller dun extrême à lautre.
Il faut pouvoir sarrêter à temps.
Tout lintérêt de lart se
trouve dans le commencement. Après le commencement,
cest déjà la fin.
Quelquun me demandait comment jallais
arranger mon exposition. Je lui ai répondu :
"Mal". Car une exposition, comme un tableau,
bien ou mal "arrangée", cela revient
au même. Ce qui compte, cest lesprit
de suite dans les idées. Et quand cet esprit
existe, comme dans les plus mauvais ménages,
tout finit par sarranger.
Rien ne peut être fait sans la solitude. Je
me suis créé une solitude que personne
ne soupçonne. Il est très difficile
aujourdhui dêtre seul, car nous
avons des montres. Avez-vous vu un saint avec une
montre ? Jai pourtant cherché partout
pour en trouver un, même chez les saints qui
passent pour les patrons des horlogers. »
Daniel-Henry Kahnweiler,
« Huit entretiens avec Picasso », première
publication dans Le Point, Mulhouse, octobre
1952.
Le 2 décembre 1933
« Les Demoiselles dAvignon, ce
que ce nom peut magacer ! Cest Salmon
qui la inventé. Vous savez bien que ça
sappelait "Le Bordel dAvignon"
au début. Vous savez pourquoi ? Avignon
a toujours été pour moi un nom que je
connaissais, un nom lié à ma vie. Jhabitais
à deux pas de la Calle dAvignon. Cest
là que jachetais mon papier, mes couleurs
daquarelle. Puis, comme vous le savez, la grand-mère
de Max était originaire dAvignon. Nous
disions un tas de blagues à propos de ce tableau.
Lune des femmes était la grand-mère
de Max. Lautre Fernande, une autre Marie Laurencin,
toutes dans un Bordel dAvignon.
Il devait y avoir aussi daprès
ma première idée des hommes,
vous avez dailleurs vu les dessins. Il y avait
un étudiant qui tenait un crâne. Un marin
aussi. Les femmes étaient en train de manger,
doù le panier de fruits qui est resté.
Puis, ça a changé, et cest devenu
ce que cest maintenant. »
Le 13 février 1934
« Dire que je nai jamais pu faire un tableau !
Je commence dans une idée, et puis, ça
devient tout autre chose. Quest-ce au fond quun
peintre ? Cest un collectionneur qui veut
se constituer une collection en faisant lui-même
les tableaux quil aime chez les autres. Cest
comme ça que je commence et puis, ça
devient autre chose. »
Le 6 février
« Imaginez-vous que jai fait un portrait
de Rembrandt. Cest encore cette histoire de
vernis qui saute. Javais une planche à
qui cet accident est arrivé. Je me suis dit :
elle est abîmée, je vais faire nimporte
quoi dessus. Jai commencé à griffonner.
Cest devenu Rembrandt. Ça a commencé
à me plaire et je lai continué. »
Témoignages
Françoise Gilot,
Carlton Lake, Vivre avec Picasso, Paris,
Calmann-Lévy, 1973.
Une journée de Pablo
Picasso, pp. 147
150.
« Une de mes tâches les plus ardues était
de sortir Pablo du marasme où il était
plongé chaque matin. Il y avait des rites à
suivre, une sorte de litanie à répéter
certains jours avec plus dinsistance que dautres.
Il fallait traverser la salle de bains pour entrer
dans sa chambre, qui était longue et étroite,
avec un sol inégal de carrelage rouge. Tout
au fond, il y avait un haut secrétaire Louis
XIII et contre le mur de gauche, une commode de la
même époque, tous les deux littéralement
couverts de papiers, de livres, de revues, de piles
de dessins et de paquets de cigarettes, et de lettres
auxquelles Pablo navait jamais répondu.
Dans un grand lit à barreaux de cuivre, dont
il avait rejeté la couverture en peau de buf
fauve tachetée de blanc, Pablo était
couché, ou assis, ressemblant plus que jamais
au Scribe égyptien. Une ampoule électrique
sans abat-jour pendait au-dessus du lit. Des dessins
auxquels Pablo tenait particulièrement étaient
suspendus par des pinces à linge à des
clous enfoncés dans le mur, derrière
lui. Les lettres très importantes, auxquelles
il ne répondait pas, mais quil gardait
sous ses yeux comme un reproche permanent, étaient,
elles aussi, suspendues par des pinces à linge
à des fils de fer tendus entre le fil électrique
de lampoule et le tuyau du poêle. Le poêle,
un petit mirus à bois, trônait au milieu
de la chambre. Pablo lalimentait, même
quand le chauffage fonctionnait, parce quil
aimait dessiner ses flammes. Le tuyau du poêle,
long et tortueux, serpentait à mi-hauteur ;
il constituait le principal élément
décoratif de la chambre, mais avec cette guirlande
de lettres, flottant dans les courants dair,
il représentait aussi un danger
Il ny
avait pour ainsi dire pas dautre mobilier, sauf
une chaise suédoise moderne en bois laminé.
Chaque matin, Inès, la femme de chambre, entrait
la première, portant le plateau du petit déjeuner
du café au lait et deux biscottes sans
sel suivie de Sabartès qui apportait
le courrier et les journaux. Je fermais la marche.
Pablo commençait par se plaindre de la disposition
de son petit déjeuner sur le plateau. Inès,
qui lorganisait de manière différente
chaque jour, sinclinait et disparaissait. Puis
Sabartès déposait les journaux et tendait
le courrier. Pablo passait rapidement dune enveloppe
à lautre jusquà ce quil
trouvât une lettre dOlga. Olga lui écrivait
presque chaque jour de longues tirades en espagnol
pour que je ne puisse pas comprendre, mélangé
de russe que personne ne comprenait, et de français,
illisible en raison du graphisme enchevêtré.
Elle écrivait en tous sens, horizontalement,
verticalement, et dans les marges. Elle joignait fréquemment
une carte postale de Beethoven, dans une pose ou lautre,
souvent dirigeant un orchestre. Quelque fois, elle
envoyait une reproduction dun autoportrait de
Rembrandt, sur laquelle elle avait noté :
"Si tu étais comme lui, tu serais un grand
artiste." Ces messages sibyllins le tourmentaient
énormément. Je lui suggérais
de ne pas les ouvrir, mais il en était incapable :
sa curiosité lemportait.
Alors il gémissait, se lamentait. "Ah !
vous ne comprenez pas à quel point je suis
malheureux ! Personne ne peut lêtre
plus. Dabord, je suis malade. Mon Dieu, si seulement
vous saviez ce dont je souffre !" Il souffrait
épisodiquement dun ulcère depuis
1920, mais quand il dressait la liste de ses maux,
ce nétait quun point de départ.
"Jai mal à lestomac. Je crois
que cest un cancer. Et tout le monde sen
moque. Le docteur Guttman le premier, qui est censé
me soigner. Sil se souciait de moi le moins
du monde. Il sarrangerait pour venir tous les
jours. Mais non. Quand je vais le consulter, il me
dit : "Mon cher ami, votre état ninspire
pas dinquiétude sérieuse"
et puis il me montre ses premières éditions.
Est-ce que jai besoin de voir ses premières
éditions ? Je veux un docteur qui sintéresse
à moi. Mais il ne sintéresse
quà ma peinture. Comment voulez-vous
que je me porte bien dans ces conditions ? Jai
la gale à lâme. Personne ne
me comprend. Comment pourrait-on me comprendre ?
La plupart des gens sont si bête. À qui
puis-je parler ? Je ne peux parler à personne.
Dans ces conditions, la vie est un fardeau écrasant.
Enfin, jimagine quil y a toujours la peinture.
Mais ma peinture ! Chaque jour je travaille plus
mal que la veille. Est-ce étonnant avec tous
les soucis que me cause ma famille ? Voilà
une autre lettre dOlga. Elle ne me laisse pas
un jour de répit. Paulo a encore des ennuis.
Et demain quelquun dautre mannoncera
une nouvelle encore plus désagréable.
Quand je pense que tout va de mal en pis, rien détonnant
à ce que je désespère. Je suis
à peu près désespéré.
Eh bien, je ne me lèverai pas. Pourquoi peindrais-je ?
Pourquoi faudrait-il que je continue dexister ?
Une vie comme la mienne est insupportable."
Cétait à mon tour. "Mais
non, répondais-je, vous nêtes pas
si malade. Vous avez un peu mal à lestomac,
mais ce nest pas vraiment sérieux. De
plus, votre docteur vous aime beaucoup.
- Oui ! criait Pablo, il dit que je peux boire
du whisky. Cela vous montre comme il tient à
moi. Il se moque bien de moi !
- Mais non, il le dit parce quil pense que cela
vous égaierait un peu.
- Ah ! je vois ; eh bien, je nen boirai
pas, en tout cas."
Je devais continuer à le rassurer, lui répétant
que sa santé nétait pas si mauvaise.
Avec un peu de patience, les choses sarrangeraient.
La vie deviendrait plus agréable. Tous ses
amis laimaient beaucoup. Sa peinture était
merveilleuse et tout le monde en était persuadé.
Finalement, au bout dune heure, au moment où
je commençais à manquer de raisons pour
le faire vivre, et moi avec lui, il remuait vaguement
dans son lit, comme sil faisait sa paix avec
le monde, et disait : "Ah ! vous avez
peut-être raison. Peut-être nest-ce
pas aussi épouvantable que je limagine.
Mais êtes-vous sûre de ce que vous dites ?
absolument sûre ?". Alors, je reprenais
haleine et recommençais : "Oui, oui,
bien sûr, tout va sarranger. Le contraire
est impossible. Au moins, cest à vous
dagir. Vous savez quen peignant vous pouvez
changer le cours des choses. Je suis sûre que
vous allez commencer une toile extraordinaire aujourdhui.
Vous verrez ce soir, quand vous aurez fini. Vous serez
dans un tout autre état desprit."
Il sasseyait, reprenait courage. "Vraiment ?
vous êtes sûre ?" Puis il se
levait et reprenait sa plainte auprès des amis
et des visiteurs qui attendaient dans latelier.
Après le déjeuner, son marasme avait
disparu. Vers 2 heures, il navait quune
idée : se remettre à peindre. À
part un bref arrêt pour dîner, il ne faisait
que travailler jusquà 2 heures du matin.
À cette heure-là, il était frais
comme lil. Mais le lendemain matin, tout
était à recommencer. »
Chronologie
1900
Picasso se rend à Paris pour la première fois.
1901
Sa peinture, dominée par une tonalité
bleutée, représente le plus souvent
des personnages solitaires. Cest le début
de la « période bleue » quil
développera jusquen 1904.
1904
Il sinstalle dans un atelier à Montmartre, le Bateau-Lavoir, où
il rencontre Fernande Olivier, sa compagne jusquen 1911. Plongé
dans latmosphère de Montmartre, il fréquente des poètes
parmi lesquels Max Jacob, André Salmon, Apollinaire, et des artistes
dont Matisse et Van Dongen.
1905
En peignant des saltimbanques dans des tons pastels
et tendres, il entre, pour deux ans, dans sa « période
rose ».
1907
Le Bordel dAvignon ou Bordel philosophique,
rebaptisé plus tard par André Salmon
Les Demoiselles dAvignon, sélabore
lentement, témoignant de la réflexion
de Picasso sur luvre de Cézanne,
mais aussi sur lart ibérique traditionnel
et lart africain auquel Matisse la initié.
1908
En compagnie de Georges Braque, il se consacre à
la mise en place du style « cubiste », selon
le terme inventé la même année
par le critique dart Louis Vauxcelles, à
loccasion dune exposition de peintures
de Braque à la galerie Kahnweiler. Cette recherche,
qui occupe les deux artistes jusquà la
Première Guerre mondiale, se développe
en trois phases successives, lune encore proche
de Cézanne, la seconde de plus en plus abstraite
et ésotérique, la dernière se
rapprochant à nouveau du quotidien en intégrant
des objets réels aux uvres.
1911
Picasso rencontre sa nouvelle compagne, Eva Gouel,
à laquelle il fait allusion dans plusieurs
de ses nouvelles toiles. Il y inscrit par exemple
« ma jolie » ou « jaime Eva ».
La jeune femme meurt des suites dune maladie
en 1915.
1916
Seul et désuvré pendant la guerre, il rencontre Serge de
Diaghilev, directeur des Ballets russes, qui lui propose de réaliser
les décors et les costumes de son prochain spectacle, Parade.
Cest le début dune carrière plus mondaine et dune
nouvelle vie, car Picasso tombe amoureux dune des danseuses de la troupe,
Olga Khoklova.
1917
Avec les Ballets russes, il séjourne à Rome et découvre
lItalie.
1918
Il épouse Olga et sinstalle dans un confortable appartement au
n°23 de la rue La Boetie. Ne pouvant travailler dans cet intérieur
trop bien ordonné, il loue lappartement de létage
au-dessus pour y installer son atelier.
1921
Naissance de son premier enfant, Paul.
1925
Picasso renoue avec le style agressif qui caractérisait Les Demoiselles
dAvignon, en peignant La Danse, toile qui rompt avec le
néo-classicisme des années précédentes et le rapproche
du groupe surréaliste naissant.
1927
Il rencontre, par hasard, dans la rue, Marie-Thérèse Walter qui
sera sa maîtresse pendant près de dix ans et donnera naissance
en 1935 à une petite fille, Maïa.
1930
Au Château de Boisgeloup dans lEure quil vient dacquérir,
il aménage un immense atelier de sculpture et réalise une série
duvres dont Marie-Thérèse est le modèle.
1936
Paul Eluard, ami très proche de Picasso, lui présente la photographe
et artiste Dora Maar. Cest le début dune nouvelle liaison
qui durera sept ans. Leur engagement commun contre le fascisme qui sétend
en Europe sera à lorigine dun grand nombre duvres,
notamment Guernica en 1937, dont Dora Maar photographie les étapes
de la réalisation.
1937
Picasso quitte lappartement de la rue La Boétie, déjà
déserté par Olga et son fils Paul, pour emménager dans
un atelier, situé dans un hôtel particulier de la rue des Grands-Augustins.
Il y vit et travaille entre 1937 et 1955 lors de ses séjours à
Paris.
1943
Il fait la connaissance de la jeune peintre Françoise Gilot, sa compagne
pendant dix ans. Leur fils Claude naît en 1947, puis Paloma en 1949.
1948
La famille sinstalle à la villa La Galloise à Vallauris,
ville réputée pour ses poteries. Picasso se consacre à
la céramique.
1954
Après sa séparation davec Françoise, il rencontre
à Vallauris Jacqueline Roque. Ils emménagent lannée
suivante à la villa La Californie, située dans les collines qui
dominent la baie de Cannes. Dans latelier de cette nouvelle demeure, il
réalise de nombreux tableaux monumentaux qui revisitent de célèbres
compositions comme les Ménines de Vélasquez ou le Déjeuner
sur lherbe de Manet.
1958
Avec Jacqueline, il achète le Château de Vauvenargues au pied de
la montagne Sainte-Victoire. Picasso y installe un atelier entre 1959 et 1962,
mais son principal lieu de travail reste La Californie, puis le mas de Notre-Dame-de-Vie
à Mougins à partir de 1961, son ultime atelier.
1961
Picasso et Jacqueline se marient à Vallauris.
1963
Un Musée Picasso est ouvert à Barcelone; lartiste lui fait
don de la quasi-totalité de ses uvres de jeunesse.
1966
Pour le 85e anniversaire de Picasso, une rétrospective de son uvre
est organisée à Paris, au Grand et au Petit Palais.
Bibliographie
sélective
À consulter sur
Internet
Le site officiel (français, anglais, espagnol)
Le musée Picasso, Paris ![]()
Picasso - La collection
du Musée en ligne, Musée national d’art
moderne
![]()
À consulter au Salon du Musée
13
journées dans la vie de Pablo Picasso,
un film de Pierre Daix, Pierre Philippe et Pierre-André
Boutang, 175 mn, DVD vidéo, Arte-RMN, 2000
(version française et allemande).
Visite à
Picasso, réalisation P. Samson, 20 mn, vidéo
Essais sur Pablo Picasso
Brigitte Léal,
Picasso : La monographie
1881-1973, Paris, La Martinière, 2000
Marilyn Mc Cully,
Céramiques de Picasso,
Paris, Images modernes, 1999
Yve-Alain Bois,
Matisse et Picasso, Paris,
Flammarion, 1999
Brigitte
Léal, Picasso, papiers
collés, Paris, RMN, 1998
Marie-Laure Bernadac,
Picasso : Le sage et le
fou, Paris, Gallimard, 1997
Pierre Daix, Dictionnaire
Picasso, Paris, Robert Laffont, 1995
André
Malraux, La Tête d'obsidienne,
Paris, Gallimard, 1974
Catalogues dexposition
Picasso
érotique, Paris, RMN, Galerie nationale
du Jeu de Paume, 2001
Picasso sculpteur, Paris, Centre Pompidou,
2000 ![]()
Gonzalez / Picasso, dialogue /
collections du Centre Georges Pompidou, Musée
national d'art moderne et du Musée Picasso,
Paris, RMN-Centre Pompidou, 1999
Les
Années cubistes - exposition « hors
les murs » au Musée d'art moderne de Lille
Métropole-Villeneuve-d'Ascq, Paris, Centre
Pompidou, 1999 ![]()
Picasso-Afrique :
état d'esprit, Paris, Centre Pompidou,
1995
Le
dernier Picasso : 1953-1973, Paris, Centre
Pompidou, 1988
![]()
Ecrits et témoignages
Pablo Picasso,
Propos sur lart,
édition établie par Marie-Laure Bernadac,
Paris, Gallimard, 1998
Fernande Olivier,
Picasso et ses amis,
Paris, Pygmalion, 2001
Brassaï,
Conversations avec Picasso,
Paris, Gallimard, 1986
Françoise
Gilot, Carlton Lake, Vivre avec
Picasso, Paris, Calman-Lévy, 1973
Filmographie
Gisèle
Breteau-Skira, Marie-Laure Bernadac, Picasso
à l'écran, Paris, RMN et Centre
Georges Pompidou, 1992
Pour consulter les autres dossiers sur les collections du Musée national d'art moderne
En français
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En anglais
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juin 2004
Dernière version en ligne : 2007
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